Quinze jours avec Nino Bernardo

by Pierre-Cédric Mermberg

Après trois ans de pratique du Wing Chun Kung Fu à Paris au sein de l’association des Cinq Eléments que nous avons monté avec Guillaume Nina, j’ai pris la décision durant l’été 2006 de rendre visite à Nino Bernardo.
J’avais eu l’occasion de le rencontrer deux ans auparavant lors d’un stage qu’il était venu faire à Paris. La personne, son message, sa pratique et sa maîtrise du Wing Chun m’avaient déjà séduit.
J’ai éprouvé le besoin de le rencontrer à nouveau car j’arrivais à un stade auquel tout pratiquant d’art martial peut un jour ou l’autre être confronté.
En effet, depuis quelques temps j’avais cette désagréable sensation de stagner. Bien que je sois conscient des progrès qu’il me reste à accomplir (et la route est longue pour ne pas dire sans fin), j’avais l’impression de ne plus progresser dans ma pratique.
De plus, je voulais que celui que nous reconnaissons tous comme ayant un niveau de maîtrise sans égal me donne son point de vue sur ma pratique et m’évalue afin que je puisse bénéficier d’un œil nouveau et de l’avis de l’expert.

Ainsi, par une belle soirée orageuse d’octobre 2006, je me suis assis dans un petit avion « en route » pour Ibiza où je suis arrivé après quelques heures d’un voyage qui me sembla trop long.
Nino m’a accueilli tout sourire dans sa maison sise dans le village de San José, situé dans l’intérieur des terres à 8km de San Antonio.
En dehors du fait que la campagne autour de la maison est superbe et que la maison elle-même en plus d’être très agréable est très fonctionnelle, j’ai eu l’occasion de retrouver d’autres pratiquants (et non-pratiquants) de différentes nationalités : espagnols, allemands autrichiens, français, italien. Ce cosmopolitisme confère à ce stage tout son charme, les repas pris en commun et les moments de détente alternent avec les séances d’entraînement.
Toutes les personnes présentes durant les quinze jours de ce stage se sont montrées extrêmement sympathiques, joviales, humaines et empreinte de modestie et d’humilité.
Les niveaux de pratique et de maîtrise étaient variés permettant ainsi à chacun de s’enrichir de l’autre.

La première soirée Nino m’a invité à un chisao avec lui. Sous les yeux de l’assistance j’ai du « affronter » The Master. Et là ce fut un grand moment de solitude et de désarroi.
En effet, je n’avais jamais eu l’occasion de croiser les bras avec Nino et j’ai éprouvé maintes difficultés à préserver mon intégrité physique devant les assauts répétés de celui qui allait quinze jours durant me conseiller, me corriger, me guider. Je crois que Nino, en dehors du rituel d’accueil qui consiste à convier tout nouvel arrivant à un chisao, se livre à une première évaluation de l’individu avec lequel il tourne à ce moment.
Durant les deux jours qui ont suivi, l’évaluation silencieuse a continué. Dès le lendemain, nous avons effectué Siu Nim Tao, puis des séries de punchs ainsi que le twist devant les yeux experts de Nino. Celui-ci scrute, regarde, détaille, teste et au terme de cette phase d’évaluation, il a une idée précise du niveau et surtout des axes de travail qu’il va proposer à chaque stagiaire.
Il a pointé nos défaillances respectives et les marges de progression individuelle que chacun doit parcourir avant de pouvoir accéder au niveau supérieur. Ainsi en ce qui me concerne, j’espérais être enfin prêt à débuter l’étude de Chium Kiu après trois années dédiées à l’étude de la première forme. Mais Nino me fit comprendre que je devais encore améliorer mon bloc et travailler mon twist. En effet, à quoi sert de bâtir sur des fondations incertaines. Le colosse si il a des pieds d’argile finit par s’effondrer.
Il faut donc accepter la sentence et se conformer à des prescriptions qui n’ont rien d’autoritaire mais qui sont l’expression de l’avis de l’expert que l’on est venu consulté.
Narcissiquement, il est parfois difficile de devoir reconnaître que l’on a pas acquis le niveau que l’on estimait avoir a priori.
Ce travail sur soi, cette réflexivité sur sa pratique doit être constant, permanent pour tout pratiquant d’art martial. Rien n’est définitivement acquis.

J’ai eu à méditer une autre leçon sur moi-même. Nous autres « frenchies », nous sommes souvent perçus comme un peuple hautain, condescendant imbus de lui-même et donneurs de leçon universels.
Ainsi, dès les premiers jours j’ai collé les bras avec différents pratiquants et je n’ai pu m’empêcher de me livrer à quelques commentaires sur la pratique de chacun (« celui-ci est trop dur, celui-là décolle trop souvent les bras, celui-ci ne travaille qu’au niveau des poignets… »). Dans mon esprit, je ne pensais pas à mal et voulait n’émettre qu’un simple constat.
Mais pour une personne extérieure, ces commentaires pouvaient apparaître comme critiques, désobligeants et déplacés.
Arriva un moment où Nino me fit une simple remarque qui au début me heurta mais sur laquelle je réfléchis les jours suivants. Il me dit simplement « voilà deux jours que tu es ici et tu as critiqué tous ceux avec qui tu as tourné. Tu devrais d’abord te regarder toi-même avant de parler des autres ».
Je tentais vaguement de m’expliquer, assurant qu’il ne s’agissait pas d’attaques ou de critiques négatives sur la pratique respective de chacun de mes partenaires d’entraînement. Puis je me tus me disant qu’il fallait que je m’accorde le temps de la réflexion.
J’ai réfléchi les jours suivants sur ce simple commentaire de Nino et sur ce qu’il signifiait. J’en suis arrivé à la conclusion que je devais tout d’abord éviter de parler des autres ainsi.
Que si mon idée première n’était pas de les heurter, la perception et l’interprétation qu’ils pouvaient avoir de mes propos pouvaient être différentes de mon intention première.
Ensuite, je suis mal placé pour commenter la pratique d’autrui. Mon niveau est faible, je suis encore un néophyte. Et puis ces propos n’avaient rien de constructif en ce sens qu’ils ne permettaient ni à mon partenaire ni à moi-même de progresser vers une meilleure compréhension de notre pratique.
Enfin il est tellement plus aisé de parler des autres, cela évite de se confronter à soi-même et d’accepter la vérité sur ce que l’on est, sur nos actes et nos pensées.

Voilà une longue digression pour arriver à la conclusion qu’un stage d’art martial peut être l’occasion d’en apprendre plus sur soi-même et que le progrès que l’on espère accomplir dans sa pratique passe aussi par une amélioration de son être.

Le stage s’est poursuivi ainsi durant une quinzaine de jours. Nous avons appris à tous nous connaître et avons partagé des moments forts et riches d’un point de vue humain.
La première semaine nous formions un groupe composé d’espagnols (José un élève assidu ; Carlito toujours de bonne humeur et souriant ; Sergio le « doux géant »), d’un autrichien (Jürgen) et d’un allemand (Franck, d’une gentillesse désarmante) ainsi que deux français (Angelica et moi-même).
Nous étions tous de jeunes pratiquants avec, selon les situations individuelles, quelques mois de pratiques à 3 ou 4 années maximum. Chacun ayant sa sensibilité propre, sa compréhension personnelle du Wing chun, les échanges étaient fructueux. Nous nous entraidions les uns les autres.
Notre rythme de travail variait selon les jours mais nous avons essayé de respecter un rythme qui se découpait en trois phases. Au lever après le petit-déjeuner, nous travaillions deux ou trois heures. Ensuite, nous déjeunions ensemble et faisions une sieste (méditerranée oblige) puis nous recommencions à travailler environ deux heures. Souvent, en fin de journée, nous partions faire les courses ou prenions le temps de nous doucher et de préparer le repas du soir. Après le dîner nous avions différentes activités : chisao, billard indien, lecture, détente, selon les envies de chacun.
Il faut préciser que nous sommes tous des travailleurs dans nos pays respectifs. Ce stage, si il constitue l’occasion de se perfectionner et d’apprendre, est aussi l’occasion de se détendre, de rompre avec le rythme monotone du travail et de la vie citadine que nous connaissons le reste de l’année.
Au terme de la première semaine, Franck a regagné son Allemagne natal, José a été de plus en plus accaparé par son travail et malheureusement Jürgen est tombé malade. Mais la semaine suivante, Eric (un compatriote) et Ermès (un italien) sont arrivés apportant un « sang » nouveau. Ermès a à son à son actif 13 ou 14 années de pratique. Il s’entraîne dans sa ville d’origine avec un petit groupe de cinq personnes si j’ai bien compris.
L’entraînement est devenu, en ce qui me concerne, plus dur, car je me suis retrouvé au contact de deux personnes avec un niveau « supérieur » au mien. Mais ce fut parallèlement une stimulation puisque le fait de devoir « affronter » deux pratiquants de cet acabit me poussait vers le haut.
Le niveau de pratique d’Ermès oblige le novice que je suis à optimiser ma pratique : enracinement, absorption, fermeture de la ligne centrale et… Vigilance absolue ! Le voir s’entraîner donne une perspective du niveau à atteindre et de ce à quoi nous pouvons parvenir au terme d’un long entraînement.
Eric et moi avons commencé à peu près à la même époque, mais Eric a la chance de s’entraîner avec un ancien élève de Nino reconnu pour sa maîtrise du Wing Chun.
Ce qui n’enlève rien aux qualités pédagogiques et humaines de mon propre professeur. Cependant, Pascal, le prof d’Eric, jouit d’une formation plus avancée que Guillaume et, par voie de conséquence, Eric bénéficie à son tour d’une expertise certaine en matière de pratique.
De plus, Eric est quelqu’un de consciencieux et de travailleur tout en conservant une modestie appréciable.
Bref, j’ai ainsi pu tirer profit de leurs talents, de leurs connaissances et de leur disponibilité.

Quelles leçons tirer de ces deux semaines au contact de Nino et de ses élèves ?
Tout d’abord, l’envie irrésistible de continuer à avancer sur le chemin de la pratique du Wing Chun.
Le désir de revenir voir Nino au plus vite afin de pouvoir à nouveau bénéficier de ses compétences et de son savoir.
Enfin, préserver ce goût de l’effort, de la régularité, de l’investissement que la pratique du Wing chun a renforcé en moi. Et continuer à méditer sur les changements en terme de développement personnel que le Wing chun peut, le cas échéant, entraîner pour chaque pratiquant qui sait s’ouvrir et s’imprégner de l’essence de ce fabuleux art martial.
 

 

 

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